lundi 8 octobre 2018

Mantra au soir brisé (dernière Nouvelle des "Contes")



-Mantra au soir brisé-

Ce soir Chiara souffre.

C'est cette chose misérable qu'on appelle une femme. Cette étreinte à sens unique, cette flamme éteinte. C'est cette chose pitoyable sous les masques. Le mensonge est plus facile. C'est cette chose fragile qui n'aurait jamais dû oser, cette chose triste et cassée, cette poupée brisée, jamais réparée, à jamais irréparable.

Elle se croyait blindée, elle se voulait si loin. C'est cette chose vide, courageuse, cœur battant, que l'on vient de piétiner.

Elle se prend dans ses bras, chut, tout ira bien. Tout ira mieux demain, quand le somnifère sera passé par là.

Remets tes masques en place, ce n'est pas la première fois. Tu savais ce que tu risquais à oser te livrer, nue. À trop exposer ton cœur, on te l'arrache et le dévore.

D'abord le masque de la joie. Quel joli sourire que voilà, tâche juste de limiter son amertume, c'est mieux comme ça. Ta joie mettra du baume sur toutes les plaies, ta joie gardera tes jambes debout, ta joie est une illusion de choix, un mirage de paillettes.

Ensuite pose le masque de l'indifférence, tu n'aurais jamais dû l'ôter tout d'abord. C'est lui qui maintient les morceaux éparpillés de ton cœur en miettes. Remets-le et contemple la vie à travers un miroir de glace, comme si tout était figé dans une sorte de brouillard que tu regardes parfois de loin. Rien ne te touche. Rien ne te blesse. Aucune lame souriante ne te prend le peu qu'il te reste. Attache-le bien, ce masque, et détache-toi du reste.

Puis mets le masque de la volonté, pour que personne ne voie à quel point tu es creuse, camoufle ce vide en toi avec des projets inutiles. Parle tant qu'à force, on te croira vivante. Ce masque aidera tes jambes à se mouvoir. Grâce à lui un sourire fleurira automatiquement sur tes lèvres glacées, tu ressembleras à s'y méprendre à une humaine.

Si cette chose en larmes est une femme, si c'est elle qu'on entend hurler à l'intérieur de sa poitrine, si c'est elle qui frappe sa tête contre le béton froid... C'est cette chose malheureuse qu'on appelle femme, mais qu'on ne veut prendre dans ses bras, de peur de se salir.

Vient le masque de la pureté, pare t-en comme d'une couronne de gloire, ta vertu sera ton rempart. Sois femme sans être humaine, au-dessus de la mêlée. Ni désir, ni douleur, garde un couteau aiguisé près de tes seins, pour ne craindre ni menace, ni amour. Garde-toi bien de succomber. Serre plus fort ce masque d'ataraxie et éloigne-toi de tout ce qui est vie.

C'est cette chose impuissante qu'on appelle femme, cette chose sur laquelle on s'essuie les pieds, cette chose qui a perdu le contrôle, par amour ou humanité.

Alors enfile ton dernier masque, le plus puissant, le masque de la solitude. Réfugie-toi derrière les liens de ta camisole, laisse le monde le plus loin possible de toi, envole-toi loin de tout. Voilà, drapée dans ta froideur inaccessible, tu domines la vie. Enfin, seule maîtresse de tout ce vide, tu règnes sur un royaume éteint, un monde sans épines.

Ce soir Chiara revient, la tête haute et les yeux froids, animée par ses masques. C'est ce pantin d'albâtre qu'on appelle une femme, mue par ses éclats de soi qui s'entrechoquent au creux de son âme. C'est cette coquille, naguère frissonnante, qui ne saurait trembler, ni même respirer, c'est cela une femme, quelques masques et une poupée.

FIN

mardi 25 septembre 2018

Mise en abyme (à intégrer à mon futur texte...)







Mise en abyme
J'aimerais pouvoir écrire tout cela de manière poétique, faire des descriptions fouillées et des dialogues. Mais comment mettre tout ça en forme ? J'aimerais aussi pouvoir écrire de manière détachée, clinique, factuelle, afin de donner plusieurs tons à ce que j'écris... Mais est-ce que ça va fonctionner ? Est-ce que je dois/peux me fier à l'avis de mes rares lecteurs ? En même temps... Je suis d'accord avec eux, mais comment modifier, remanier tout cela ? La sécheresse de mon ton... Le manque de poésie...

Et finalement, écrire c'est quoi exactement ? Bonne question... (Et là, j'élude...) C'est une sensation mouvante au creux de l'esprit, c'est un besoin, une parole qui vient d'ailleurs. Probablement... Seule, je n'ai pas l'impression d'avoir les mots, mais quand l'inspiration vient je me sens aidée, épaulée, soufflée... À dire vrai, je ne pense pas avoir moi-même écrit mes textes. Pas alors que j'écoute mon album fétiche d'automne quand il y a la pleine Lune... Ou alors je suis bien prétentieuse d'aimer mes textes à ce point. Oui c'est sans doute ça ! En fait je n'écris que sur la sensation d'écrire, et comme j'ai l'impression que ça vient d'ailleurs, j'ai du mal à voir l'écriture autrement que comme une catharsis, un exutoire. Mais c'est tellement évident ! Car je n'écris finalement que sur des sensations, parfois futiles, parfois -rarement- éphémères...

Donc plutôt que de l'interroger sur ce qu'est l'écriture, la question la plus pertinente et celle du pourquoi de l'écriture. Et aussi de connaître les raisons de certains de mes choix d'écriture.

Le pourquoi de l'écriture est simple : catharsis. J'ai ce besoin de surmonter les choses en mettant des mots dessus, dans le cadre d'un processus complètement obsessionnel, monomaniaque. Quoique, au moment où j'écris je n'ai pas l'impression de surmonter quoi que ce soit... Je suis habitée par le fantôme des sensations passées, il prend ma main dans la sienne et nous écrivons ensemble, moi de manière automatique, lui me guidant. Ce fantôme des sensations passées fait écho au fantôme des sensations présentes, comme si les souvenirs n'étaient qu'une forme cyclique, de l'écume qui s'obstine à revenir chaque fois aux mêmes endroits, mes aspérités exposées aux mêmes vents, l'érosion qui me gagne.

Ou alors je n'écris que pour écrire, machinalement, je suis un serpent qui se mord la queue. L'univers flottant des mots manuscrits me happe et je me laisse bercer. C'est le passé, le présent et le futur qui se battent dans mes phrases, et c'est parfois d'une lourdeur insoutenable.

Ou peut-être... que je souhaite obtenir une forme d'immortalité grâce à l'écriture. Non pas que je veuille être publiée et accéder à une notoriété vis-à-vis d'un public. Non, je pense à une immortalité vis-à-vis de moi-même, la simple idée de transcender ma propre mort par les mots que je pose, sur une page, dans l'univers, dans la noosphère. En fait je me fiche d'être publiée car j'ai déjà la sensation de me survivre. Sans doute parce que je suis incapable de faire le deuil de moi-même, spirituellement. J'ai déjà beaucoup de difficultés à assumer le deuil en général.

Ce qui me ramène à ce texte, « Funérailles », gérer le deuil, celui d'autrui et le mien. Je me rends compte que, durant les préparatifs de ces funérailles, je suis plus spectatrice qu'actrice, quoi que je fasse. Ce n'est peut-être qu'une sensation, mais je le vis comme une accélération brutale du temps.

mercredi 12 septembre 2018

Page Blanche (nouvelle)


- Page Blanche -

Je suis à côté de mes traits solitaires, en face, miroir ensommeillé qui se regarde paresseusement. Où sont donc les changements sur ce visage entrebâillé ? Presque surprise, si je pouvais encore l'être. Mais finalement, rien de surprenant, je ne suis qu'une page vide, une fois de plus, mes yeux sans éclat fixant mes sachets emplis de cachets.

Des cachets. Des blancs et quelques bleus. Des blancs principalement. Des gélules aussi. On ne sait jamais, mieux vaut trop que pas assez.

Mais qu'est-ce qui peut être suffisant finalement ? Je dois remonter en arrière et me souvenir, ne pas répéter les mêmes erreurs.

Il y a trois ans j'en avais bien assez, c'était largement suffisant. Il aurait fallu juste quelques heures de plus, ça aurait été parfait. Il aurait fallu que ma porte ait été fermée à clef aussi, ah, la clef de la réussite passe par là. Il aurait fallu que je mente, suffisamment pour que personne ne vienne vérifier si j'allais bien. Là aussi j'ai foiré. J'ai tout foiré.

Il y a deux ans j'en avais bien assez aussi. Pourquoi avoir voulu dire adieu aux gens que j'aimais ? Erreur de débutant. Je pensais m'être bien cachée, mais ma voiture était trop visible de la route, et par trop reconnaissable. Avec toutes ces indications il était facile de me retrouver. Là encore, j'ai bien foiré.

Tout semblait si paisible, si naturel. Je me rappelle de ces deux moments de paix intense avec moi-même, des instants lumineux, car enfin tout s'éclairait de la magie de la vérité. La mort n'était pas une impatience, elle n'était même pas inéluctable, fatale, elle était tout simplement au bon endroit, au bon moment. Je n'escomptais pas de fin tragique et théâtrale, pas de grand saut dans le vide, pas de sang giclant partout sur mon lino ou dans ma baignoire pleine, non, rien de tout cela. Juste le sommeil, le sommeil du juste, de celle qui a terminé sa dure journée et s'en va plonger dans des rêves reposants, bien plus reposants que ne sont les miens en temps normal.

Je regarde mon visage, insondable, si ce n'est que je suis censée savoir ce qui se trouve derrière cette façade lisse et mensongère. Mais le sais-je vraiment ? Tout va bien ? Oui tout va bien, comme dans les heures les plus belles de ma vie, je suis comblée, et comment ne pas l'être ? Mais si je fais des projets, quels sont-ils en réalité ? Quel est le lien entre mon projet de vivre et mon projet de continuer cette minuscule réserve de calmants, au cas où ? L'un exclue t-il l'autre de fait ? Combien de temps me reste t-il ? Combien de temps me faudra t-il pour me constituer à nouveau une réserve digne de ce nom ?

Aujourd'hui mes doses sont comptées, mes infirmières vigilantes. Ma psy souhaite que je diminue mes doses. Je le fais bien entendu, ça me permet de mettre certains cachets de côté, au cas où, mais je le fais en mentant, toujours. Je croyais être nulle en mensonge, finalement je devrais peut-être réviser mon jugement. Chaque sourire est un coup de bluff, chaque regard aimant est un adieu. Je souhaite avoir droit à mon euthanasie personnelle, où je veux, quand je veux, le droit de dire enfin stop.

J'ai esquissé une larme, est-ce de la douleur, de la tristesse ? Non, juste de la fatigue. J'esquisse un sourire, est-ce pour autant du bonheur ? Non, c'est juste du cynisme, on m'a déjà fait le coup du bonheur et je n'y crois plus. Alors je regarde, plus attentivement, plus pensivement, ce visage, page blanche égarée, me demandant comment réparer mes erreurs passées. Miroir vide.

lundi 27 août 2018

Le tombeau des yeux noirs (chanson)


Le tombeau des yeux noirs

Mélancolies repassées
A soixante degrés
Un envol de tumeurs passe
Là-haut dans les nuages

Comme une plante à deux corps
Son étreinte se resserre
Sa bouche se rapproche
Son souvenir me gangrène

Mélancolies tortueuses
Toutes serrent les lèvres
Sur les murs flagellés
Du tombeau des yeux noirs

La plante-serpent sur le mur
Les bras qui se resserrent
Sur mes mélancolies
A l’acide sulfurique

Aucune ne sourie
Autour des amoureux
Les plumes de tumeurs sont loin
Du mur qui se lamente

Ce sont ses mains sur mon ventre
Comme un velours sur ma peau
Une tragédie sous la lune
Des marionnettes sur mes murs

lundi 13 août 2018

Souvenir de tes hémorragies mon amour (chanson)


Souvenirs de tes hémorragies mon amour

Des serpillères et la javel
Pour effacer de mon parquet tremblant
Les flaques froides de ton sang
Mon enfant mon étincelle

Et frotter ta vie sur le sol
Mon amour là où coule ton sang
Prendre tes médicaments
Te déranger quand tu somnoles

Essayer de laver mes draps
Velours, maculés de ton sang
Te caresser doucement
La bétadine pour mon rat

Me souvenir toujours
De tes hémorragies
Et pleurer sous la pluie
Au froid de mon amour

C’est pour toi que je mâche
Des graines dans le creux de mes dents
Et de ma langue doucement
Je les glisse dans ta bouche

Une seringue pour mon petit
Encore un médicament
Pour te guérir de tout ce sang
Sérum anti-hémorragie

Et prendre encore la javel
Et laver mes vêtements
Les nettoyer de tout ton sang
Et rester bercer ton sommeil

Refrain

Masser doucement dans un soupir
Ce qui reste de ton ventre d’avant
Ne pas pleurer mon enfant
Juste t’aider à moins souffrir

Nettoyer la croûte de te tumeur
La laver de ton sang
Des compresses lentement
Te chuchoter plein de douceurs

Ta bouche et ton corps sont froids
Et durs sous mon doigt vacillant
Oh plus de vie plus de sang
Dans le corps endormi de mon rat

Refrain

Tu dors au creux de mon jardin
Seul sans ta mère mon enfant
Loin de la vie de tout ce sang
Tu étais déjà mort à six heures du matin

Ton dernier regard était pour moi
Ton corps tendu dans un dernier mouvement
Mourir tout contre ta maman
Tu étais trop loin de mes bras

Dans un bol tes pattes sont coincées
Vers moi ta tête se tend
Mais ta cage obstacle imposant
Tu es mort seul je t’ai laissé

Refrain

dimanche 5 août 2018

Réflexion sur Anna

Il est difficile pour moi de faire une réflexion normale sur la nouvelle "Anna", car cela ne fait que quelques mois qu'elle a été écrite. Il y a de plus en plus de vécu dans mon écriture, les choses se précisent, on voit (ou pas^^) où je veux en venir...

Cette nouvelle a été un réel exutoire. Elle m'a permis de passer un moment assez difficile, de choix et de rupture avec moi-même, une rupture toute en retrouvailles. En un sens.

Même si j'ai commencé mon recueil avec de la fiction pure, je me retrouve vraiment dans l'auto-fiction. En ce moment je n'écris pas, je vis, de manière presque animale. J'accumule avant de tout retranscrire...

Note pour plus tard: appeler l'ostéo...

samedi 14 juillet 2018

Anna (nouvelle et illustration)


(autoportrait au désir)

 
Anna


Le printemps était un renouveau pour Elle, car elle avait rencontré Anna. Mais chaque saison aurait été un printemps, ou même un été flamboyant du moment qu'Elle était dans les bras d'Anna, sa Maîtresse. La rencontre avait été une évidence fulgurante, des harmonies délibérées chantonnaient dans la voix d'Anna, oiseau de paradis.

C'était un désir proche de l'écartèlement, un désir pourpre, écarquillé, comme une mélodie brumeuse à leurs cœurs palpitants. Les mots doux étaient comme feulés, susurrés sur un tempo de jazz délirant, se dansant dans leurs reins brûlants, les peaux animées se frôlant avec exaltation.

Elles bavardaient toute la nuit, cheveux épars sur l'oreiller, les doigts d'Anna repliés, entrelacés aux siens gesticulants, le martinet posé près d'elles. Anna décidait d'une pause, d'un moment de bonheur fauve, et elles prenaient leurs places respectives, la Maîtresse et sa Soumise sur un air de swing endiablé.

Les mains posées de chaque côté de ses genoux, Elle attendait patiemment les ordres et désordres d'Anna, guettant la moindre de ses attentions et de ses intentions. La Maîtresse allait et venait pendant ce temps, traitant cette fois-ci sa Soumise comme un objet de plaisir ou un objet tout court, usant de ses mains, de sa bouche sulfureuse aux accents d'Outre-Mer, de son fouet et d'autres objets de plaisir et de douleur mêlés. La vibration des lanières sur sa peau la transportait dans une sorte de transe, comme si Elle n'avait été qu'un tambour battant la mesure de ses gémissements sourds, de ses cris montant dans les aigus, de son vibrato frémissant.

Après ces séances vermeilles, une mélopée lancinante les enveloppait de son brouillard apaisant. Elle se blottissait dans les bras chauds d'Anna et douce était la main caressant l'antienne que fredonnait sa peau, à y jouer de la harpe. Comme un solfège sur la pulpe de ses doigts. C'était le temps des murmures chuchotés entre deux éclats de rire, des confidences, et parfois de la désillusion.

Anna avait plusieurs femmes, et Elle le savait dès le départ. Ce n'était pas un problème en soi, au début, mais peu à peu Elle en était venue à craindre ces femmes, mélodies obsédantes pour lesquelles elle n'avait pas de nom. Ni odeurs, ni musiques, Elle ne savait rien de ces femmes et ça devenait un problème grandissant, une amertume dans sa bouche qui ne chantait plus. Anna essayait bien de la rassurer mais...

Mais Elle se sentait abandonnée par sa Maîtresse, alors elle s'abandonna à la douleur, sans un mot, sans une note, sans une mélodie pour l'accompagner. Juste des cachets silencieux, blancs comme la mort opalescente qui l'attendait.